La Révolution française et les statues

La Révolution française et les statues


Est-il courant à l’occasion de mouvements de contestation – dont on peut discuter la légitimité – d’effacer les traces politiques du passé ? Oui. Cela prend-il nécessairement un tour « anarchique », incontrôlé, et sans discernement ? Non. Dans un récent article du Point me semble-t-il, un héraut de l’historiographie libérale expliquait que la Révolution française avait déboulonné à tours de bras, hors, les faits ne sont pas aussi tranchés, bien au contraire. Au préalable il convient de rappeler trois choses capitales pour comprendre ce qui se passe pendant la Révolution, – pourquoi ? –, comment et surtout, dans quelle mesure – jusqu’à quel point ?


1. La Révolution française n’est pas initialement tournée contre la monarchie, mais contre l’absolutisme – bataille de surcroît engagée par… la noblesse en 1787 !
2. La Révolution française ne veut pas faire tomber le Roi – même les patriotes les plus avancés comme Robespierre défendent la monarchie constitutionnelle, les républicains comme le couple Desmoulins représentent une infime minorité –, mais la féodalité !
3. La monarchie française n’a pas été à proprement parler renversée par les révolutionnaires, la monarchie française s’est sabordée toute seule – par exemple en communiquant les plans de bataille des armées françaises à l’ennemi.

Dans les premiers mois de la Révolution, la figure du roi n’est pas touchée, son image pas écornée. Les révolutionnaires, parlementaires comme membres des couches populaires, sont nombreux à penser que Louis XVI est manipulé et les adresses à son endroit pour qu’il éloigne de sa personne « les conseillers indignes » sont nombreuses. On dit et on écrit parfois « Si le roi savait ? ». En revanche, on exige du roi, qui n’est plus le souverain – le souverain est le peuple – qu’il se soumette à la Constitution et aux lois ; il est au service de la Nation – c’est-à-dire l’assemblée des citoyens. Dans les clubs politiques, associations formées de citoyens – les Cordeliers à Paris par exemple ou les clubs Jacobins dans toute la France –, on prête serment de « fidélité à la Nation, à la Constitution et au Roi ». C’est parce que le Roi n’est que le premier des citoyens qu’il est soumis au pouvoir législatif – il ne se limite pas à l’Assemblée – et que l’on retire les fleurs de lys des façades des bâtiments, les mots « roi », « royal », des devantures, ainsi que le drapeau blanc. La cocarde blanche est aussi interdite – ce sont du moins des revendications populaires parfois maintes fois répétées avant que les autorités, souvent modérées, n’agissent. Effectivement, il faut tout de suite rappeler deux choses : les membres des sociétés populaires – qui ne sont pas nécessairement limitées aux hommes – pétitionnent auprès des corps constitués – les municipalités notamment, le système jacobin étant DÉCENTRALISÉ – pour qu’elles assument la charge de ces opérations ; ensuite, on y substitue d’autres choses, d’autres symboles, ceux qui représentent la Nation, en l’occurrence le drapeau aux « trois couleurs nationales », la cocarde tricolore, ou des devises révolutionnaires, dont celle qui est proposée par Maximilien Robespierre : « Liberté, Égalité, Fraternité ». Il faut comprendre que la guerre civile a déjà commencé et qu’en 1790 se joue une bataille de l’image et de la propagande politique entre les patriotes – les révolutionnaires – et ce que l’on appelle les « aristocrates » – les contre-révolutionnaires. De surcroît, dès l’année 1790, les premiers subissent des massacres organisés par les seconds – à Nancy, Montauban, Aix, dans le Comtat Venaissin, en Avignon, …

Relativement aux mouvements populaires violents, on pensera évidemment à « la Grande peur » de l’été 1789, ce moment où, surtout dans les campagnes mais pas seulement, les châteaux sont attaqués, pillés, brûlés. Mais rappelons au préalable ou plutôt précisons une allusion du début de mon propos ; contrairement à une idée largement répandue par les thèses marxistes – les marxistes ne sont pas favorables à la Révolution française –, le grand bouleversement n’est pas une révolution bourgeoise, celui des notables. Certes, il existe un mouvement des notables qui, à la suite de l’avocat grenoblois Barnave, estime qu’« une nouvelle répartition de la richesse appelle une nouvelle répartition du pouvoir ». Mais jusqu’en 1795, cette mouvance conservatrice et libérale, qui atteint son point d’orgue avec les Girondins, fait face à un mouvement populaire très puissant qui impose un rythme, exerce une mission de veille et de vigilance sur les autorités élues qu’il contraint parfois à rendre leurs mandats. La Révolution française est avant tout une révolution paysanne et une révolution des artisans de la petite bourgeoisie et des ouvriers des villes ; la Révolution française est foncièrement une lutte des classes ! Les Antipolitiques d’Aix, société populaire affiliée aux Jacobins de Marseille et de Paris, écrit ainsi au Roi en personne, le 1er janvier 1792, « Libres sous la protection des Lois, nous Agriculteurs, sans les sueurs desquels il n’existerait ni industrie, ni commerce, ni société, et par conséquent ni princes & rois, […]. »

Revenons à l’été 89. Depuis le 14 juillet et le coup de force initié par le peuple de Paris, avec le soutient détaché de la bourgeoisie parlementaire, rien ne s’est fait. Aucune avancée notable. La féodalité pressure toujours les paysans qui paient encore des impôts lourds aux seigneurs – comme la gabelle ou le champart. Par ailleurs, se répand la rumeur d’un complot aristocratique visant à faire couler le sang des patriotes. Elle se répand comme une traînée de poudre, les paysans paniquent et s’attaquent aux châteaux et aux seigneurs. Ce mouvement, violent, est à l’origine de la nuit du 4 août et de l’évènement du 26 août 1789.


« Vous eussiez prévenu, messieurs, l’incendie des châteaux, si vous eussiez été plus prompts à déclarer que les armes terribles qu’ils contenaient, et qui tourmentaient le peuple depuis des siècles, allaient être anéanties par le rachat forcé que vous en avez ordonné. Le peuple, impatient d’obtenir justice, et las de l’oppression, s’empresse à détruire ces titres, monuments de la barbarie de nos pères ! Soyons justes, messieurs, qu’on nous apporte ces titres, outrageant non seulement la pudeur, mais l’humanité même ! Ces titres qui humilient l’espèce humaine,
en exigeant que des hommes soient attelés à des charrettes comme les animaux du labourage ! Qu’on nous apporte ces titres qui obligent les hommes à passer la nuit à battre les étangs, pour empêcher les grenouilles de troubler le repos de leurs seigneurs voluptueux ! » – l’oppression, la vraie, factuelle.


Ces mots sont prononcés par le député breton Le Guen de Kerangal, habillé en paysan ! – in Michelle Vovelle. C’est donc la Grande Peur qui est le facteur non de l’abolition des privilèges, mais de leur rachat – on vous aura dit à l’école que les privilèges sont abolis en France depuis le 4 août 1789 ; c’est faux, ils sont déclarés rachetables par les paysans. Il était évidemment impossible à un paysan de racheter 30 ans de dédommagement au seigneur ; c’est donc la loi du 17 juillet… 1789, qui abat la féodalité et met fin aux privilèges. Terrible cette année 1793… Seconde conséquence, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen le 26 août 1793. Elle est un texte de compromis. La Déclaration démocratique est celle de… 1793…

Toujours est-il que le roi est encore préservé. La monnaie est toujours frappée à son effigie, y compris après la fuite de la famille royale arrêtée à Varennes à l’été 1791. Les attaques de château et les destructions surviennent dans deux moments clés : quand les corps constitués modérés protègent les « aristocrates » qui, factuellement, agissent contre les citoyens – pas simplement en paroles – et que la menace d’invasion, réelle, se fait imminente – les Girondins obtiennent de Louis XVI qu’il déclare la guerre au Roi de Hongrie et de Bohême le 20 avril 1792. Le Général Dumouriez, proche des Girondins, passe à l’ennemi et livre aux Autrichiens le ministre de la Guerre ; second moment, à l’occasion des révoltes frumentaires. Le prix du blé explose et sous la Convention dite « girondine », les députés du côté droit refusent de le réguler. D’ailleurs, les Girondins font voter en décembre 1792 la peine de mort contre ceux qui s’opposeraient à la libre circulation du grain – l’oppression, ici, est encore factuelle. Certains évoqueront la prise violente des Tuileries – oui, la guerre, c’est violent. Aussi convient-il de préciser exactement de quoi il s’agit. Alors que le roi a été rétabli dans ses fonctions – il avait été suspendu –, celui-ci continue à se livrer à un double jeu. Pis, en mai 1792, il refusait la déportation – c’est-à-dire l’expulsion de France – des prêtres réfractaires, ciment de la contre-révolution et du fanatisme – avec notamment persécution des prêtres « jureurs », favorables à la Constitution. Début juin, il opposait de nouveau son veto, cette fois-ci au décret qui établissait un camp de 20 000 fédérés – soldats volontaires – pour protéger la capitale, alors-même que les frontières cédaient. À cela s’ajoute le 28 juillet, le manifeste du Duc de Brunswick, à la tête des armées autrichiennes, qui menaçait Paris d’une répression sanglante si la moindre atteinte était portée au couple royal. Dans la nuit du 9 août, le mouvement populaire parisien sonne le tocsin. À l’initiative du Faubourg Saint-Antoine et du très à Gauche Club des Cordeliers, il se met en route vers le palais des Tuileries où loge la famille royale. A ses côtés, les fédérés, dont les Marseillais. Les indignés de la prise des Tuileries oublient de signifier deux choses :

1. Les insurgés laissent la famille royale quitter le palais et se placer sous la protection de l’Assemblée – quel geste barbare, d’une violence extrême ;
2. Le roi ne donne pas l’ordre de ne pas tirer, espérant que les gardes suisses allaient mater la révolte et comptant sur l’avancée des armées étrangères pour être rétabli dans la plénitude de ses fonctions.

Et que font les fédérés ? Tirent-ils sur les gardes suisses ? Investissent-ils la cour en criant à l’égorgement ?! Non ! Ils proposent aux Suisses de fraterniser ! Français et Suisse liés par une fraternisation solennelle, unis contre la tyrannie. Les gardes suisses ouvrent le feu ; c’est un bain de sang. Plus de 400 morts du côté révolutionnaire. Nous sommes au-delà de l’oppression, non ? Ceux-ci se défendent et arrachent la victoire. L’un d’entre eux amène à la Convention un Suisse qu’il a blessé et proclame qu’il veut fraterniser avec lui, quel geste barbare…


C’est à partir de l’entrée en République, le 22 septembre, au lendemain de l’abolition de la royauté en France, et pour les raisons très synthétisées précédemment, que l’on s’attaque plus vertement aux symboles de la monarchie. S’agit-il de tout détruire indistinctement ? Les sociétés populaires pétitionnent auprès des corps constitués pour que l’on retire de la vue du public tout ce qui représente la monarchie – bustes et statues des rois, fleurs de lys –, le peuple lui-même prend parfois l’initiative de le faire – les réalités sont différentes en fonction des localités.


À Aix, les Antipolitiques, républicains radicaux, ceux-là même qui exigent que l’on détruise tout ce qui s’apparente à la royauté, demandent en même temps à la municipalité qu’elle leur accorde un buste… d’Henri IV, le premier monarque Bourbon, afin qu’il trône dans leur salle aux côtés du buste de Brutus, fondateur de la République romaine ! S’agit-il de simplement anéantir ? Il est demandé de retirer le visage de « Louis Capet » des pièces, mais l’on ne s’arrête pas là, puisque l’on demande à frapper monnaie désormais aux « insignes de la République ». Il faut bâtir sur du commun. Reprenons l’exemple d’Aix. Si l’on retire de la façade de la Maison commune – l’hôtel de ville – le buste de Louis XIV, on installe à sa place celui de Marianne – toujours visible aujourd’hui. Dans le contexte de la guerre, les mêmes Antipolitiques qui brûlent en salle plusieurs images de rois européens, délibèrent une pétition à la commune afin « d’abattre les armes du Roi de Prusse et celles du ci-devant D’argent », et comme pour signifier quelles étaient leurs véritables cibles et qu’ils ne souhaitaient pas faire preuve d’une brutalité aveugle, les clubistes ajoutaient qu’il fallait « […] conserver le reste du Mausolée. » On opposera toujours la profanation des tombes de la basilique Saint-Denis, faisant valoir aussi une rage anti-chrétienne. Même au plus fort de la déchristianisation, violente – la déchristianisation n’est pas le fait d’athées, mais de déistes, de chrétiens et de prêtres – on ne fait pas raser les églises. Elles sont transformées en temples de la Raison et depuis longtemps, elles sont utilisées par les sociétés populaires, notamment jacobines, pour y tenir leurs assemblées. Déchristianisation violente qui n’est pas une politique : elle vient d’en-bas et est désapprouvée par la Convention – l’Assemblée nationale. Aussi, contrairement aux idées – fausses – largement répandues :

1. Il n’y a pas uniformité des situations et en fonction des territoires, même les plus fortement acquis à la Révolution, les choses ne se sont pas nécessairement tranchées ;
2. Lorsque cela se fait, les opérations sont ciblées, et ce qui est enlevé est remplacé par autre chose, par un élément qui est commun à tous les citoyens et éminemment politique ;

On peut trouver cela regrettable, condamnable, ou tout à fait légitime et salutaire. Cependant, on doit se garder de faire des calques faussement évidents avec une situation où l’on entend tout et n’importe quoi – surtout n’importe quoi – jusqu’au « racisme de Gandhi » ou au sexisme de statues parce que « l’on voit des femmes nues » – couvrez ce sein que je ne saurais voir ; demain va-t-on aussi devoir déboulonner la statue de David au Prado à Marseille parce que l’on voit son pénis ?

Il est dangereux de convoquer l’Histoire quand on ne la connaît pas ou quand on la met au servir d’une cause délétère, ou encore en faisant un procès posthume subjectif, en déformant, voire en transformant les faits. Un tant soit peu de discernement serait bienvenu, notamment chez certains universitaires qui font semblant de ne pas voir que le mouvement actuel est véritablement contre-révolutionnaire, foncièrement réactionnaire et assurément fasciste. À moins qu’ils ne soient gagnés à cette cause…


Jean-Baptiste Chikhi-Budjeia

Jean-Baptiste Chikhi-Budjeia a grandi et vécu dans la banlieue Ouest d'Aix en Provence. Il est engagé dans des réseaux d'éducation populaire depuis une vingtaine d'années. Militant laïque, républicain radical, il réalise actuellement une thèse de Doctorat d'Histoire moderne sur la sociabilité politique pendant Révolution française. Il est également professeur de Karaté-Do et éducateur sportif professionnel.


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