21 février 1795, la jeune République française sépare les cultes et l'État.

21 février 1795, la jeune République française sépare les cultes et l'État.

21 février 1795, la jeune République française sépare les cultes et l'État.

La Révolution française avait, dès le départ, sincèrement ambitionné de procéder à une réforme de la religion. Elle s'était même employée à nettement améliorer les traitements du bas clergé. Néanmoins, l'opposition d'un clergé réfractaire refusant la Constitution civile et le serment de fidélité à la Constitution (monarchienne), puis la condamnation de celle-ci et de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen par le Pape Pie VI, avait donné aux ennemis du nouveau régime un lien puissant : la religion. 

Les tensions entre les partisans de l'Eglise réfractaire et les soutiens de l'Eglise constitutionnelle, entre révolutionnaires et contre-révolutionnaires, n'entamèrent pas le grand œuvre de la France d'alors, attachée à la laïcisation de la nation. Il faut relever que l'intégrisme religieux nourrit les velléités de sécularisation, en même temps que le progrès de celle-ci pousserait encore dans leurs retranchements ceux qui s'y opposaient.

Cette sécularisation poussa jusqu'à l'établissement du mariage civil, auquel le clergé ne pouvait pas s'opposer sous peine de déportation, et ne pouvait procéder à une union religieuse avant le passage devant l'officier d'État civil. Cette jeune République établit également le divorce par consentement mutuel, possible sur simple "incompatibilité d'humeur", des mesures qui non seulement ne tuèrent pas l'institution du mariage, puisque l'historien Serge Bianchi relève au contraire une véritable "fureur" et la célébration de plus de 300 000 unions pour la seule année 1793-1794, mais qui en plus etablir un divorce qui profita très largement aux femmes et à leur émancipation, comme l'a souligné l'historienne Dominique Godineau. 

Notons que le processus de laïcisation, qui s'accentue avec l'avènement de la République, n'est pas un objet de confrontation entre Girondins (le côté droit) et Montagnards (côté gauche), il est même un facteur de ciment entre différents courants dans les sociétés populaires.
Dans ce vent réformateur, le député montagnard Cambon, intéressé par les questions de finances et futur opposant à Robespierre, également de la Montagne, proposa l'audacieuse suppression du budget des cultes de celui de l'État. Nous étions alors en novembre 1792. Proposition à ce moment-là rejetée, mais relevons que moins d'un an plus tard, les crispations religieuses n'étant pas tombées et la sécularisation avançant de manière spectaculaire, la Convention décreta l'adoption d'un calendrier républicain. On trouve à la tête de ce projet, notamment, Gilbert Romme, montagnard et fervent promoteur d'une instruction publique à partir de l'Ecole laïque, gratuite et obligatoire, pour garçons et filles (Romme est un futur "crétois"). C'est finalement le projet de Fabre d'Églantine qui vit le jour. 

Cette sécularisation de la société française fut doublée, et "par le bas", d'une "défanatisation" pour reprendre l'expression de l'historien Paul Choplin (le terme est plus cohérent avec les motifs des protagonistes, que celui de "déchristianisation"), défanatisation de l'an II (1793-1794) brutale voire violente, à laquelle nombre de députés dont Danton et Robespierre s'opposèrent. 
Dès 1791, de nombreuses sociétés populaires exigeaient la suppression des pensions des prêtres réfractaires et l'interdiction de la soutane en public. À partir de 1792 et l'entrée en République se posa la question de la compatibilité de du nouveau régime et de la région ancienne. L'occasion de rappeler que questionner ce rapport vis-à-vis de l'islam aujourd'hui ne relève ni du racisme ni du fascisme...

Le culte de l'Être suprême au printemps 1794, pensé comme une alternative à la fois à l'éviction du culte catholique et à la défanatisation, aux accusations d'athéisme, jugé amoral par Couthon et Robespierre notamment, ne stoppent pas la poussée sécularisatrice. L'historien Jean-Clément Martin relève d'ailleurs que le rôle que s'attribua Robespierre, la façon dont il l'investit à l'occasion de cette cérémonie le 20 prairial an II (8 juin 1794), fut perçu par nombre de protagonistes du côté gauche comme profondément clérical. 

Dans les départements, nous observons parfois des sociétés populaires qui, encore au plein cœur de l'été 1794, ont des exigences très poussées en matière de laïcisation, c'est le cas notamment des Antipolitiques d'Aix. Les arrêtés pris par le représentant en mission Maignet les 16 et 17 fructidor (2 et 3 septembre) pour les départements des Bouches-du-Rhône et du Vaucluse, arrêtés frappant les nobles et les prêtres, parfois de façon excessive, sont une illustration de cette manifestation. 

À la fin de l'été 1794 justement, la proposition de Cambon 2 ans plus tôt de suppression du budget des cultes, était adoptée. Ce progrès et sa visée démocratique sont, de mon point de vue, une illustration que le 9 thermidor n'entraîne pas de manière mécanique un "tournant réacteur", l'occasion de rappeler que Robespierre fut "renversé" d'abord sur sa gauche et non sur sa droite (si l'on veut bien voir que l'application du Maximum des prix n'est pas le seul motif du coup de force, et prenons d'ailleurs acte, derrière Dominique Margairaz, qu'il ne fit pas l'unanimité même au sein des Montagnards. À Aix, ce fut la municipalité bourgeoise qui voulut l'appliquer pendant que la société populaire s'y opposa insidieusement).

La Convention dite "thermidorienne" vota finalement, le 3 ventôse an III (21 février 1795) une loi de séparation stricte des cultes et de l'État, laquelle stipulait notamment qu'il était défendu de se présenter dans l'espace public en habits ou autre ornements dévolus au culte autant qu'il était interdit de procéder à des appels publics au culte (quel qu'il fût). Ces éléments reprenaient des revendications des clubs politiques autant que des propositions de Saint-Just dans ses "fragments d'institutions républicaines". Dans le même temps, le culte, la liberté de culte, étaient protégés, puisqu'il était interdit d'en perturber le déroulement ou de s'attaquer au lieu confessionnel. 

Relevons que les hésitations du Directoire (1795-1799), oscillant entre les coûts de taille à droite et à gauche, Directoire permettant la pratique du culte réfractaire, ne furent pas de nature à donner la pleine puissance à la loi ni encore moins à apaiser les tensions religieuses. Ce contexte ambivalent poussa le Consul Bonaparte à l'adoption du Concordat, en 1802, lequel abrogeait de facto la loi du 21 février 1795. La bataille contre le Concordat fut d'ailleurs le dernier grand combat des républicains avant l'établissement de l'Empire. En effet, les républicains, à commencer par les généraux, y avaient perçu, de façon juste et visionnaire, le retour "des calottins". Le retour de la religion et de nouveau de "son empire sur les consciences" avait préalablement été une mise en garde de Sade dans sa "Philosophie dans le boudoir" (1795) et son appel aux Français pour fournir un dernier effort à devenir républicain. 

Cette première loi de séparation et d'établissement de la laïcité en France, bien que le terme soit anachronique, est donc un précédent qui allait marquer les combats des républicains du XIXe siècle, y compris sous la Révolution de 1848 et la Commune, un précédent qui allait nourrir le combat politique aussi bien des républicains libéraux comme Léon Gambetta ou Jules ferry que des radicaux comme Georges Clemenceau ou Camille Pelletan.

La laïcité n'est ni de gauche ni de droite, elle est républicaine, elle est notre héritage à tous. La loi du 9 décembre 1905 ne fut donc pas une première, mais une résurgence...

Jean-Baptiste Chikhi-Budjeia

Jean-Baptiste Chikhi-Budjeia a grandi et vécu dans la banlieue Ouest d'Aix en Provence. Il est engagé dans des réseaux d'éducation populaire depuis une vingtaine d'années. Militant laïque, républicain radical, il réalise actuellement une thèse de Doctorat d'Histoire moderne sur la sociabilité politique pendant Révolution française. Il est également professeur de Karaté-Do et éducateur sportif professionnel.


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