Dans la tête de Napoléon III. Les apparentes contradictions du dernier souverain des Français

Dans la tête de Napoléon III. Les apparentes contradictions du dernier souverain des Français

« L’impératrice est légitimiste, Morny est orléaniste, le prince Napoléon est républicain. Moi-même, je suis socialiste. Il n’y a de bonapartiste que Persigny, et il est fou. »
- Napoléon III

        La phrase est bien connue. Prononcés par le premier président de la République française Louis-Napoléon Bonaparte, devenu empereur des Français sous le nom de Napoléon III, ces propos mettent en lumière l’extrême complexité de la vie politique sous le Second Empire dont un entourage impérial hétéroclite semble avoir été le moteur. Au premier abord, le règne de Napoléon III paraît être un incroyable fourre-tout, et vu de loin, on pourrait avoir l’impression que le neveu de Napoléon Ier ne savait pas où il allait et voguait au gré des circonstances et des influences. Si cela n’a pas toujours été faux, la plupart des actions et contradictions du règne s’expliquent de manière idéologique et pratique.

Les années de jeunesse

        Dans son enfance, Louis-Napoléon est formé par plusieurs précepteurs, parmi lesquels Philippe Le Bas, dont le père s’est suicidé à la mort de Robespierre. C’est un esprit libre, grand intellectuel, imprégné dans sa jeunesse des pensées de Robespierre et de Saint-Just, ancien militaire de la Garde Impériale de Napoléon, et qui aura une influence conséquente sur la formation intellectuelle de Louis-Napoléon. Il s’opposera par la suite au coup d’État du 2 décembre, mais son élève, toujours prompt à pardonner, ne lui en tiendra pas rigueur, comme l’explique Eric Anceau. Le jeune Bonaparte est un enfant rêveur, doux et sensible, élevé par sa mère, Hortense de Beauharnais, qui aurait aimé avoir une fille.

Elle inculque à ses deux fils, Napoléon-Louis et Louis-Napoléon, deux notions capitales : les Bonaparte ne peuvent régner qu’avec le peuple, et le principe des nationalités prévaut, ce qui posera à Napoléon III de nombreux problèmes en matière diplomatique, le menant parfois à se tirer une balle dans le pied face à la question italienne ou à l’unification de l’Allemagne sous l’égide de la Prusse.

Jeune adulte, il s’engage aux côté des républicains italiens dans la lutte contre les Autrichiens et l’autorité du pape.

« L’université de Ham » et l’influence des penseurs socialistes

        Emprisonné à vie au fort de Ham en 1840 suite à une tentative de coup d’État contre Louis-Philippe, prison dont il s’échappe au bout de six ans, l’héritier de Napoléon Ier par la force du destin s’échine à lire tous les ouvrages sur lesquels il peut mettre la main.

Il correspond avec nombre de grands penseurs de l’époque, qu’il reçoit même parfois dans sa « cellule », comme George Sand, Alexandre Dumas ou encore le socialiste Louis Blanc. Cette période est son « université de Ham », durant laquelle il forge sa pensée, qu’il exprime dans des ouvrages comme Des Idées napoléoniennes et L’Extinction du paupérisme. Ce dernier révèle sa fibre sociale et son désir de s’attaquer à la misère ouvrière (« les ouvriers n’ont rien, il faut les rendre propriétaires »).

        À l’occasion de l’élection présidentielle de 1848, il s’engage dans un manifeste à « fonder le bien-être de chacun sur la prospérité de tous ». Pour simplifier fortement, son idéologie se construit sur deux axes : justifier et prolonger l’œuvre de son oncle, et engager la France sur la voie de la prospérité par la modernité. C’est un intellectuel complet: il parle plusieurs langues, se fait historien, archéologue, chimiste, mathématicien, géographe, économiste, il s’intéresse à tout. Idéologue adouci par son pragmatisme, il n’aime pas la guerre (« L’Empire c’est la paix » dit-il), mais est prêt à la mener lorsqu’il le juge nécessaire. Si l’on cherche le véritable théoricien de ce qu’on appelle depuis le « bonapartisme », inspiration principale et fondamentale du gaullisme, il faut chercher du côté du neveu plutôt que de l’oncle.

Céder aux impératifs de la fonction.

        Il faut différencier l’empereur de l’homme, non pas pour excuser ou justifier moralement telle ou telle action, mais parce qu’il faut comprendre l’homme pour expliquer l’empereur, et ce qu’il a dû lui en coûter de prendre certaines décisions, sans aucun doute à contrecœur, le coup d’État en tête. Taciturne, il écoute plus qu’il ne parle — Zola le qualifiait de « Sphinx ». C’est une force tranquille : il récolte des informations, pèse le pour et le contre, demande des conseils contradictoires, puis tranche et rend sa décision. Son naturel diplomate le pousse parfois à transiger, un peu plus rarement à se laisser influencer.

Fondamentalement, il reste pourtant réaliste, et l’idéologie ou l’émotion cèdent facilement le pas au pragmatisme dans l’intérêt de la nation, comme on le voit dans sa rupture avec Miss Howard, sa maîtresse qu’il aurait aimé épouser, pour donner à la France une impératrice en la personne d’Eugénie de Montijo. Napoléon III n’est pas un utopiste, bien qu’il ait en tête une idée très précise de la société qu’il souhaite concevoir, il en est de même du chemin qu’il faut parcourir pour y parvenir. C’est un stratège, un homme courtois, élégant, charmeur et même séducteur, dont l’épouse subit les nombreuses incartades.

        Il faut détacher sa personnalité très humaine de l’image de tyran sanguinaire qu’en a donné Victor Hugo, opposant acharné au point d’en devenir malhonnête — ce qui ne veut pas dire que l’empereur n’avait pas de sang sur les mains, même s’il le regretta toute sa vie. Si Hugo le qualifiait de « Napoléon le petit », Philippe Séguin, gaulliste social historique, lui a quant à lui dédié un livre intitulé Louis-Napoléon le Grand. Napoléon III se considère investi d’une mission et il est prêt à mettre ses émotions de côté pour l’accomplir, à l’image du Prince de Machiavel qui doit savoir « entrer au mal ».

Des institutions autoritaires destinées à évoluer.

        Reprenant les propos de son oncle, Napoléon III disait : « Une constitution est l’œuvre du temps ». Le Second Empire est d’abord une dictature née d’un coup d’État sanglant, un régime centralisé, inspiré du consulat, verrouillé autour d’une personne, l’empereur des Français, incarnant la volonté populaire. Sur le papier, le souverain a la mainmise sur tous les leviers du pouvoir : il nomme les sénateurs et les conseillers d’État, la candidature officielle donne un large avantage aux candidats qui lui sont fidèles lors des élections législatives au suffrage universel masculin, le système des avertissements force la presse à s’autocensurer, les fonctionnaires prêtent serment de fidélité et l’armée lui est acquise. Le développement de la gendarmerie et des forces de police, le désarmement des populations (notamment par la lutte contre le braconnage), le contrôle de la justice, permettent de verrouiller le fonctionnement de la société...en théorie, et non sans raison.

        Il faut bien comprendre que Napoléon III n’est pas un maniaque du contrôle, et agit même parfois, à demi, à l’encontre de sa propre censure, comme avec le « salon des refusés » ou le procès des Fleurs du Mal sur insistance d’Eugénie. S’il est un tyran au début de son règne, alors il est un tyran éclairé : intellectuel reconnu, son but est une société libérale, libérée et démocratique. Son modèle est la monarchie constitutionnelle, qu’il a découverte lors de ses exils en Angleterre. Mais Napoléon III est aussi un homme pratique, qui considère que la France, après les Trois Glorieuses, la Révolution de février et les Journées de Juin doit être fermement reprise en main, que l’ordre doit être rétabli à tout prix. Lors de l’ouverture de la session parlementaire de 1853, il déclare : 

« à ceux qui regretteraient qu'une part plus large n'ait pas été faite à la liberté, je répondrais : La liberté n'a jamais aidé à fonder d'édifice politique durable : elle le couronne quand le temps l'a consolidé. ».

Ainsi, l’Empire autoritaire est destiné à évoluer vers un Empire libéral à moyen terme.

L’entourage de Napoléon III

        Arrivé au pouvoir, Louis-Napoléon se heurte à un problème de taille : les bonapartistes n’existent pas. Il doit donc composer avec des hommes ralliés au régime, majoritairement orléanistes. L’influence exercée sur lui par son entourage n’est pas négligeable, car Napoléon III demande volontiers conseil. Il faut cependant comprendre que cet entourage ne constitue certainement pas une bande de voyous, tels qu’ils sont présentés dans les Châtiments de Victor Hugo, mais plutôt un panel haut-en-couleur de gens compétents aux idées variées unis par l’empereur et pour l’Empire, dans lequel ils voient un régime de compromis entre Ancien Régime et République.

        Victor de Persigny, le fidèle des fidèles et ami le plus proche de l’empereur, est un homme d’honneur, plus bonapartiste que Bonaparte lui-même, colérique et partisan d’un empire autoritaire : c’est lui qui « fait l’empire » en 1852. Ancien royaliste, ancien militaire, il perd peu à peu de son influence en raison d’un conflit permanent avec l’impératrice Eugénie. Charles de Morny, le demi-frère de Napoléon III, est le double en négatif de Persigny : orléaniste, libéral, ce grand financier voit dans la modernisation du pays et de son économie la clé de la puissance française. Homme d’intrigues, de réseau et d’affaires louches, il fut indispensable à son demi-frère lors de moments cruciaux comme le coup d’État du 2 décembre 1851, tout autant qu’il fut à l’origine de la désastreuse expédition au Mexique. Ces deux personnages aux idées opposées sont le symbole d’un prétendu tiraillement entre Empire autoritaire et Empire libéral, tiraillement qui n’existe pas vraiment : Napoléon III admet parfaitement, selon les circonstances et de manière tout à fait pragmatique, ces deux visions apparemment antagonistes.

Celle de Persigny lui a permis de rétablir l’ordre, celle de Morny s’impose finalement dans une France globalement pacifiée par une évolution vers un Empire libéral portée par Emile Ollivier, républicain rallié à l’Empire.

        S’il est difficile de quantifier l’influence qu’a pu avoir sur son mari l’Impératrice Eugénie, elle n’est sans doute pas négligeable. Les époux impériaux se tutoyaient, touche de modernité pour l’époque s’il en est. Femme belle et intelligente, elle est appréciée des Français. Noble espagnole et pieuse catholique, Eugénie exerce même la régence à la fin de l’Empire, alors que le souverain s’engage dans la campagne contre la Prusse, ce qui montre la confiance que lui portait Napoléon III. Ils sont encore bien nombreux à entourer Louis-Napoléon, qui aime prendre conseil à droite comme à gauche : Eugène Rouher (le « vice-empereur » autoritaire), le chef de cabinet Mocquard, le baron Haussmann dont le rôle dans la transformation de Paris a sans doute été exagéré, le très socialiste cousin Napoléon-Jérôme («Plon-Plon»), ou encore son ami et médecin personnel, le docteur et sénateur Henri Conneau.

Social, mais pas socialiste ?

        Le projet de Napoléon III est inspiré de la doctrine de Saint-Simon qui considère qu’il faut mettre fin à la misère par le développement de l’industrie. Comme l’explique Georges Spillmann dans son article « Le socialisme de Napoléon III », l’empereur peut être considéré comme un penseur socialiste saint-simonien, en conflit intellectuel avec Karl Marx sur un point fondamental néanmoins : il croit fermement à une possible association entre le capital et le prolétariat. Ainsi, les contradictions s’expliquent. Le développement des grandes banques comme le CIC ou le Crédit Lyonnais doivent permettre de drainer les capitaux et de financer l’industrialisation du pays, la réalisation de grands travaux permettant le développement d’infrastructures de transports (chemin de fer, percement de canaux, construction de routes), afin de faire bénéficier de cette création de richesses, à travers une politique toute paternaliste, le plus grand nombre, par une intervention mesurée de l’État. Il s’entoure de grands financiers et industriels, comme son banquier Achille Fould ou les frères Pereire, et initie une politique de libre-échange, signant un traité avec le Royaume-Uni en 1860.

Il souhaite donner du travail à tous, sans céder à l’exploitation des masses. S’inspirant de Proudhon, il favorise la création de sociétés de secours mutuel, met en place des cantines pour les miséreux, assainit les villes et fait construire des cités-jardins. Il donne le droit d’association aux travailleurs, permettant la création des premiers syndicats, reconnaît le droit de grève en 1864, autorise à nouveau les réunions publiques, tout en interdisant le travail le dimanche. Il envoie même en 1862 une délégation ouvrière à Londres, lors de l’Exposition universelle.

        Son ministre de l’Instruction publique, Victor Duruy, œuvre à instruire les masses en modernisant l’enseignement, ou en créant des écoles de jeunes filles dans chaque commune d’une certaine importance. Julie-Victoire Daubié devient la première bachelière de l’histoire en 1861. Ce souci véritable de mettre fin au paupérisme et d’instruire la population, n’interdit pas un calcul politique de la part de l’empereur : il vise aussi à s’attacher la fidélité d’une classe ouvrière montante pour établir et consolider l’Empire libéral (il met fin à l’autocensure de la presse en 1868) et assurer l’avenir de la dynastie en la personne de son fils, le Prince impérial Louis-Napoléon. Néanmoins, sa politique sociale, non négligeable, n’a pas les effets escomptés. Même si l’amélioration de la qualité de vie des ouvriers est notable, ceux-ci ne se rallient jamais vraiment au régime, dont les mesures sociales sont trop timides.

        En 1870, le conflit avec la Prusse constitue probablement sa plus grande contradiction, et celle qui cause sa perte. D’abord réticent, traumatisé par la campagne d’Italie qui l’a poussé à financer la création de la Croix Rouge, Napoléon III finit par céder à son entourage — et non à la seule impératrice comme on l’a prétendu — et engage la France sur la voie d’un conflit pour lequel elle n’est pas prête. Les Républicains que l’empereur pensait avoir en partie ralliés sont à l’affût : quitte à libéraliser, ils profitent de la capture de Napoléon III à Sedan pour proclamer la République.

        Ainsi, le projet du neveu de Napoléon Ier fut loin de l’errance sans but d’un brigand parvenu, et porte en lui une logique économique et sociale s’expliquant par la formation intellectuelle, la personnalité et la pensée développée par son principal acteur, dont le volet économique fut un succès, et le volet social un échec.


Pierre Bufacchi
Docteur en histoire contemporaine, 
Professeur de français à Hanoï



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