4 septembre 1870, la IIIème République est proclamée sur fond de crise et d’invasion

4 septembre 1870, la IIIème République est proclamée sur fond de crise et d’invasion

La fin brutale du IInd Empire ne laissait pas nécessairement présager l’installation d’une nouvelle République en France. La Deuxième, qui avait commencé à Gauche, était tombée aux mains des monarchistes et des conservateurs à la veille de l’été 1848, et le coup d’État du Président Louis-Napoléon Bonaparte le 2 décembre 1851 avait vu la fin d’une République qui n’en avait que le nom – comparativement à la Ière – et la « restauration impériale ».

C’est sur fond de succession d’Espagne – La France de Napoléon III ne voulait pas être cerclée par les « Allemands » au Sud et à l’Est – et de pangermanisme agressif que l’Empereur et le gouvernement mené par l’ancien républicain Émile Ollivier tombent dans le piège de l’ambitieux chancelier de Prusse, Otto von Bismarck. La France du IInd Empire déclare la guerre à la Prusse ! Tout semblait bien commencer pour les Français, mais très rapidement, les défaites s’enchaînèrent. En réalité, l’armée est mal préparée et Napoléon III, qui part sur le front, est atteint de la maladie de la pierre. Ses troupes finissent bloquées à Sedan ; après avoir subi un feu d’artillerie nourri et livré une résistance héroïque, l’armée française est perdue, le 2 septembre sonne le glas de la défaite.


L’Empereur, qui a combattu à la tête de ses troupes, écrit à Guillaume, roi de Prusse : « Monsieur mon frère, n’ayant pu mourir au milieu de mes troupes, il ne me reste qu’à remettre mon épée entre vos mains. » L’état-major prussien découvre stupéfait la présence du souverain au cœur de la bataille.


Au-delà de la nature héroïque de la chose, il faut relever l’élément fondamentalement politique : Napoléon III est prisonnier de l’ennemi, l’État en France n’a plus de tête. Il n’en fallait pas plus à l’opposition républicaine pour prendre les devants ; il y avait bien longtemps que ce mot puissant, République, raisonnait dans les esprits ; il n’avait pas perdu de sa superbe. Mais, comme en 1792, tous les républicains ne voulaient pas la même République. La pression populaire est forte à Marseille, à Lyon, … à Paris, où le peuple a envahi l’Assemblée nationale ! Ce sont donc deux républicains modérés, – on qualifierait ensuite ce courant d’« opportuniste » –, des libéraux, Jules Favre et Léon Gambetta qui, vont essayer d’éteindre l’incendie. En héritiers des Girondins, il convient d’écarter les royalistes mais de ne surtout pas laisser l’initiative ou le pouvoir au peuple. Du balcon de l’Hôtel de Ville, ils proclament la République ! Gambetta, alors député de Paris, s’exclame : « Le Peuple a devancé la Chambre, qui hésitait. Pour sauver la Patrie en danger, il a demandé la République… la République est proclamée. »

Si la Ière République naissait après une victoire – dont la nature est discutée –, Valmy, la IIIème était accouchée d’une lourde et écrasante défaite. Et ceci changeait radicalement les choses, sur le plan extérieur et diplomatique d’abord. On dit trop peu que Bismarck a favorisé l’émergence de la République française. En effet, le chancelier pensait qu’une République, dans le pays qui avait fait « la Grande Révolution », isolerait diplomatiquement la France, cernée par les monarchies européennes. Mais il y a plus, il y a le contexte intérieur, il y a la fragilité de l’éclatante victoire de Sedan. Certes, dans le cadre des négociations relatives à la paix, transparaissait l’idée de la nécessité d’une reddition légitime, c’est-à-dire qui ne puisse être contestée et réenclencher une guerre. En effet, Gambetta a quitté Paris, encerclée, en ballon. Il entend organiser une armée et fondre sur les Prussiens. Bismarck le sait, le combattant de ce gouvernement – installé à Bordeaux – qui se met en place dispose des forces nécessaires pour… repousser les Prussiens de l’autre côté du Rhin ! C’est une débâcle prussienne qui se prépare, elle est assurée. Mais Gambetta est bien isolé dans ce gouvernement qui lui entend mettre fin au conflit le plus rapidement possible : il n’est pas question de réveiller la ferveur révolutionnaire, patriotique, du siècle précédent, et avec elle, le possible d’une République démocratique et sociale.


La IIIème République naissante est-elle républicaine – au sens où la Révolution l’avait pensée ? Assurément non ! La République est aux mains des monarchistes, et ils portent à la tête de l’exécutif un homme déjà âgé, un provençal, un héritier des Girondins, un ambitieux intelligent qui attend son tour depuis des décennies : Adolphe Thiers. L’homme, conservateur et libéral, rassure les ultras autant que Bismarck.


A Paris, nombreux sont ceux qui n’acceptent pas la défaite et qui craignent un coup d’État, un retour à la monarchie ; la République est fragile. En effet, le peuple a compris qu’il a été trahi par ce gouvernement modéré : ce dernier ne se battrait pas. Pis, il laisse défiler dans la capitale les troupes prussiennes, le 1er mars 1871. Thiers décide de frapper vite et fort. Suivent ce dont on ne parle quasiment jamais, y compris à l’École – on préfère expliquer dans les cercles autorisés que des « infâmes gauchistes revenchards » ont voulu générer l’anarchie et détruire la capitale. Les « infâmes gauchistes » étaient en fait des patriotes, à une époque où ce n’était pas un gros-mot pour l’extrême-gauche française. Thiers agi à plusieurs niveaux ; d’abord, le 10 mars, le gouvernement lève brutalement le moratoire sur les effets de commerce et les loyers, lequel avait été instauré au début de la guerre, donc par l’Empire libéral. Cette mesure anti-sociale est accompagnée d’une autre suppression brutale : la solde de 30 sous quotidiens aux près de 200 000 gardes nationaux de la capitale. Il s’agit ensuite de désarmer la population. Thiers veut récupérer les 227 canons financés par les Parisiens eux-mêmes dans le but de défendre la capitale. Ils ont été placés à l’abri sur les Buttes de Montmartre. Le 18 mars, c’est l’émeute. Les Parisiens ne laissent pas les 4000 hommes du général Lecomte s’emparer de l’artillerie. À la fin de la journée, il est exécuté avec le général Clément-Thomas, accusé d’être l’un des bourreaux de la Révolution de 1848 – qui mit fin à la Monarchie de Juillet. Se constitue alors la Commune – en référence directe à la Commune insurrectionnelle de Paris de 1792-1794. Nous sommes le 28 mars, deux jours après les élections dans la capitale qui avaient réuni une très faible participation. Ultime provocation, l’Assemblée nationale, majoritairement monarchiste, s’était installée à Versailles ! C’est par ailleurs à Versailles que le traité de paix était signé. Les tenants d’un relativisme de l’entre-deux guerre oublient souvent de préciser que ce traité imposait des conditions extrêmement sévères à la France, laquelle se voyait par ailleurs amputée de l’Alsace et des départements mosellans. La IIIème République naît sur un sol spolié.

La Commune pose les jalons d’un programme républicain ambitieux ; en écho aux principes portés autrefois par les Montagnards, les communards pensent une république démocratique, sociale et laïque – oui, c’est initialement la Gauche qui porte la Laïcité – radicales ! Mouvement révolutionnaire, la Commune combat : la république est défendue comme il se doit dans un contexte de guerre et de menaces intérieures : dans la violence et par la violence. La semaine sanglante met fin à ce projet : les Versaillais tuent 20 000 Parisiens. 20 000 morts, en une semaine. Bien des éditorialistes qui expliquent que la IIIème République a fait couler le sang de républicains – c’est factuel et incontestable – oublient de préciser que les monarchistes sont alors au pouvoir… Et ils le sont pour longtemps. La IIIème République, qui n’a pas de Constitution en tant que telle, mais des lois dites « constitutionnelles » ou « organiques », portent à la succession de Thiers – Président du 31 août 1871 au 24 mai 1873 – le Maréchal de Mac Mahon. Légitimiste convaincu, il a des velléités de rétablissement de la royauté. Mais le probable Henri V est trop ultra, même pour les ultras… La victoire des Républicains aux élections législatives de 1876 équilibre les rapports de force, mais un duel de deux ans s’engage dès l’année suivante entre le Président de la République et l’Assemblée Nationale. Mac Mahon est contraint de démissionner en janvier 1879.


Il faut donc attendre près d’une décennie pour que la république soit gouvernée par des républicains. Mais là encore, il faut se prémunir de certaines confusions. En un temps où les sièges de Droite sont occupés par les monarchistes, tous les républicains, par la force des choses, siègent à Gauche. De fait, toutes les tendances du républicanisme français s’y trouvent.


Ainsi, les libéraux, les conservateurs favorables à une « République modérée », les Gambetta, Ferry, représentent l’aile droite de cette coalition républicaine. Ils forment le courant « opportuniste », celui qui ne peut pas ne pas revendiquer l’héritage de la Révolution française, mais qui en refuse le versant populaire, social et démocratique. En clair, ils revendiquent « 89 » mais rejettent « 92-94 ». Ils sont en ce sens les héritiers des Girondins, les successeurs du « côté droit ». Gambetta, « le commis-voyageur de la République », ne dit-il pas au banquet républicain de La Ferté-sous-Jouarre, le 14 juillet 1872, « […] deux frères, le paysan et l’ouvrier, l’homme de ville et l’homme de campagne, doivent être réunis et associés par leur frère aîné, celui qui appartient à la bourgeoisie et qui, grâce à une fortune antérieure ou à des sacrifices immédiats, a obtenu une éducation qui doit en faire à la fois un initiateur et un guide. » ? Voilà qui rappelle que le savoir est le pouvoir… L’aile Gauche de ce parti républicain est portée par le courant « radical », ceux qui veulent donc une république radicale, qui ne souffre aucun compromis. Il est question pour Clémenceau alors et avec lui les Radicaux, puis avec les socialistes, les Jaurès, Briand, de créer « la Sociale », c’est-à-dire la République sociale. Se sentant héritiers des Montagnards, successeurs du « côté gauche », les Radicaux et les Socialistes revendiquent l’héritage de 92-94. Ainsi, alors que la Comédie française joue une pièce jugée contre-révolutionnaire, Clémenceau déclare à la Chambre le 29 janvier 1891 : « J’admire tant d’ingénuité. Messieurs, que nous le voulions ou non, que cela nous plaise ou que cela nous choque, la Révolution française est un bloc. » C’est d’ailleurs sous la IIIème que l’on créé une opposition factice entre Danton et Robespierre, que l’on fait du premier, corrompu, un bon républicain, précurseur de la Laïcité, du second un être froid et brutal, image du « parti prêtre ». C’est donc bel et bien sur une triple opposition que se constitue cette IIIème République française : contre ou pour la Révolution, pour « la Révolution de 89 » (bourgeoise) ou celle « de 92 » (populaire), pour ou contre le cléricalisme, et derrière lui, la prééminence – ou plus – du christianisme catholique ; « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! » s’exclame Gambetta à la Chambre le 4 mai 1877. Oui, la IIIème République serait laïque, et à l’instar des Républicains de 1792 – Girondins et Montagnards –, Droite et Gauche du parti républicain sont unanimes sur la question ! Si la laïcisation de l’École est portée par Jules Ferry dès 1881, c’est le bloc des Gauches, des Radicaux aux communistes, qui arrache une victoire décisive avec la promulgation, enfin, le 9 décembre 1905, de la loi de séparation des Églises et de l’État. La Gauche fustigeait alors ce que nous appellerions aujourd’hui le relativisme culturel. Ferdinand Buisson écrivait dans son Dictionnaire de la Pédagogie, en 1896 puis en 1913, « Malgré les réactions, malgré tant de retours directs ou indirects à l’ancien régime, malgré près d’un siècle d’oscillations et d’hésitations politiques, le principe a survécu : la grande idée, la notion fondamentale de l’État laïque, c’est-à-dire la délimitation profonde entre le temporel et le spirituel, est entrée dans nos mœurs de manière à n’en plus sortir. Les inconséquences dans la pratique, les concessions de détail, les hypocrisies masquées sous le nom de respect des traditions, rien n’a pu empêcher la société française de devenir, à tout prendre, la plus séculière, la plus laïque de l’Europe. » Les catholiques hier n’étaient pas moins attachés à leurs traditions cultuelles que les musulmans aujourd’hui. Buisson revendique la radicalité du principe de laïcité et Briand lui-même le ferait à l’occasion des débats parlementaires, explicitant une application à la société toute entière, et non aux seules institutions de l’État – Cf. mon article « La Laïcité : une philosophie, une politique, une opinion radicales ». La IIIème République entend former une société de libres penseurs, d’où cette place prépondérante accordée à l’École. L’École de la IIIème République, au-delà des images d’Épinal, des blouses noires aux enfants d’ouvriers dans les mines après leur scolarité « primaire », entend apprendre à lire, à écrire, à compter, bref à penser. C’est pourtant cette École qui est jugée « réactionnaire » par celle de la Vème, celle qui produit des illettrés et des diplômés chômeurs à la chaîne.

Les républicains savent alors que le régime est fragile ; de facto, l’exposition universelle de 1889 et son attraction principale, la Tour Effel, pensée pour être provisoire, sont envisagées comme une véritable démonstration de force ! La IIIème République française veut afficher sa puissance à la face du monde. D’ailleurs, elle entend réunir à elle ses membres arrachés, l’Alsace et la Moselle – lesquelles n’étaient pas française en 1905, ce qui serait lourd de conséquences pour l’avenir. Certes, elle dispose d’un Empire colonial, hérité de l’Ancien Régime notamment. Les républicains se divisent d’ailleurs sur la question de la colonisation – amorcée sous la Monarchie, il convient de le rappeler – ; Ferry la défend, Clémenceau la fustige, d’autant qu’il est nécessaire selon lui de consacrer son énergie à préparer « la revanche ». D’où l’investissement de l’Histoire par ce Régime ; une lecture politique de cette histoire.


Vercingétorix, personnage oublié depuis près de 2000 ans, est ainsi désormais revendiqué, présenté comme une figure héroïque incarnant la résistance nationale face à l’invasion étrangère.


Voilà une distorsion de l’Histoire : la France, héritière de la romanité, cherchant l’énergie de la revanche dans une figure celte très éloignée de sa culture. C’est aussi la IIIème République qui « invente » le concept « nos ancêtres les Gaulois », mais dans une optique très différente de celle qui est comprise aujourd’hui. Effectivement, les monarchistes investissent également une lecture politique de l’Histoire. Pour ces derniers, les sources de la France sont la France elle-même : Clovis – dont la déclinaison latine est « Louis » –, et derrière lui « le Roi très chrétien » et la France « fille aînée de l’Église ». Pour les Républicains, les racines de la France sont logiquement antérieures à elle, elles plongent dans l’Antiquité païenne et celte d’abord, puis dans l’Imperium Romanum ensuite. Cette conviction rattache la Laïcité, voulue par les Républicains, à une Histoire, une Histoire de la France et des racines pré-chrétiennes. La IIIème République voit donc s’affronter des protagonistes publics ou anonymes sur l’identité profonde de la France et son héritage, bien au-delà de la Révolution française, pour toutes les parties en présence. Des débats qui ne sont pas clos – le seront-ils un jour ?

Si la IIIème est aussi le Régime qui a vu le Front populaire, qui a arraché les « congés payés », qui façonne une société de loisirs et l’émergence d’un fort tissu associatif d’Éducation populaire, elle est malgré tout une « République bourgeoise », un régime des notables, bien éloignée de la Ière. L’on n’observe pas d’équivalent au formidable et exceptionnel phénomène de la sociabilité politique révolutionnaire, phénomène qui avait vu les citoyens – médecins, avocats, journalistes certes, mais aussi cultivateurs, artisans, ouvriers, hommes et femmes –, se regrouper dans des associations politiques, les sociétés populaires – notamment jacobines – et participer activement à l’exercice politique du pouvoir. Si la IIIème République repose sur un pouvoir législatif très fort, le processus qui établit la loi n’associe en rien les citoyens de modeste condition ; elle est une République sociale mais entend se structurer autour d’un « concept bourgeois », la démocratie représentative, là où la Ière République avait permis aux citoyens, de 1789 à 1794, de « faire parler la loi ».

N’oublions pas non plus que la IIIème République, celle qui à ce jour eût la durée de vie la plus longue, est celle qui refusa, par la voix du gouvernement de Léon Blum, de soutenir les Républicains espagnols, au nom d’un pacifisme délétère alors. C’est la dernière Chambre de la IIIème, majoritairement à Gauche, qui vota les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain. Mais elle est aussi celle qui a inscrit durablement la République comme régime politique de la France, comme Régime politique stable et puissant.


Suffit-il de se dire ou de se revendiquer républicain pour exprimer une pensée politique, un engagement pour la Cité ? À y regarder de près, la République est un mot qu’il convient d’habiter, car la République peut revêtir des réalités bien différentes.


La République fédérale américaine n’est pas la République française, une et indivisible. Au-delà de ce dernier élément, comment qualifie-t-on la République ? Est-elle conservatrice, libérale, ne reposant que sur le principe de représentativité ? Est-elle démocratique et sociale ? Le 4 septembre 1870, tous les possibles étaient ouverts, pour toutes les parties en présence. Néanmoins, en un temps, le nôtre, où l’École semble être devenue un immense supermarché et où l’on se soucie plus d’éviter l’ennui aux élèves, de les divertir, que de les instruire, il peut être intéressant – salutaire ? – de se souvenir que les architectes républicains de la IIIème avaient compris que l’on ne pouvait pas façonner un citoyen responsable, émancipé, libre, sans lui donner une instruction exigeante. Restait encore à faire en sorte que cela vaille pour tous les citoyens en devenir, bien au-delà de l’École primaire…


Jean-Baptiste Chikhi-Budjeia

Jean-Baptiste Chikhi-Budjeia a grandi et vécu dans la banlieue Ouest d'Aix en Provence. Il est engagé dans des réseaux d'éducation populaire depuis une vingtaine d'années. Militant laïque, républicain radical, il réalise actuellement une thèse de Doctorat d'Histoire moderne sur la sociabilité politique pendant Révolution française. Il est également professeur de Karaté-Do et éducateur sportif professionnel.


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